Pour une démocratie directe

Épisode 7 : La démagogie

Attiser les peurs

Un autre grand classique de la manipulation et de la démagogie, c’est de faire appel aux émotions du public. Quand les gens sont dans l’émotion, ça fait qu’iels ne raisonnent plus de manière rationnelle, c’est donc beaucoup plus facile de les manipuler et de les amener là où on veut. On va voir comment ça marche, avec l’exemple de la peur.

La peur, c’est un truc connu, et les démagogues qui attisent la peur pour manipuler les foules, c’est vieux comme le monde, mais on analyse pas toujours pourquoi et comment ça marche.

Déjà première chose, la peur, ça vous garantit que l’auditoire vous écoute, parce que quand on a peur de quelque chose, ce quelque chose retient forcément notre attention, pour une raison assez simple : la peur fait appel à l’instinct de survie de notre organisme. Quand on se sent en danger, c’est notre instinct animal qui prend le relais par rapport à la partie rationnelle du cerveau, parce que dans la nature, quand vous êtes en danger, il faut réagir vite, et donc ce fonctionnement est codé comme ça dans notre ADN. Et ça, ça fait que vous allez inévitablement focaliser votre attention sur ce danger, et donc sur la personne qui agite les peurs.

Mais ça s’arrête pas là, ça c’est juste un avant goût, parce que quand on a peur, l’ensemble de nos réactions sont irrationnelles, et notamment on va avoir tendance à se raccrocher à tout ce qui passe et qui a l’air positif, et les politicien·ne·s jouent là-dessus.

Il faut savoir que même le marketing utilise la peur pour vendre, avec parfois des publicités anxiogènes. Ce qui est surprenant à première vue, et contre-intuitif : comment faire peur aux consommateurs·trices pourrait leur faire acheter quelque chose ? Et pourtant ça fonctionne, et ça fonctionne très bien même.

Par exemple il y avait eu une pub pour un soda célèbre, pub qui mettait en regard des images angoissantes d’un côté (l’actualité anxiogène, des images d’un cambriolage ou du pillage d’un magasin, etc.), et des choses rassurantes de l’autre, en mode « Pour chaque mauvaise nouvelle, il y a 1000 mamans qui préparent un gâteau. Pour chaque personne qui prend ce qui ne lui appartient pas, ils sont des centaines à donner leur sang… », etc. Et évidemment, à un moment la marque en question est présentée parmi ces choses positives et rassurantes, auxquelles on va avoir inconsciemment envie de se raccrocher, parce que le reste est angoissant. Et ce genre de pubs améliorent effectivement l’image de la marque dans le subconscient du public, on le sait, ça a été testé et mesuré.

Et on sait surtout pourquoi ça marche. Il y a des études de psychologie qui ont été faites sur ce phénomène, et quand quelqu’un est effrayé, on sait que cette personne va en fait avoir tendance, instinctivement, à se raccrocher à ce qui lui paraît positif autour d’elle. Ça va être ses ami·e·s ou ses proches si iels sont à côté, mais s’il y a personne, hé bien on va se rabattre sur quelque chose de connu, comme la marque qui vous est présentée justement.

C’est très cynique et sale d’utiliser ce genre de procédés, bien sûr, mais ça fonctionne, et donc évidemment les marketeux l’utilisent.

Mais ça ne marche pas que pour vendre des produits, mais aussi pour vous vendre des promesses de protection. Et les politiques le savent. Vous avez peur, vous allez donc avoir un besoin de vous raccrocher à quelque chose de positif, et ça va être la·le démagogue qui vous promet de vous protéger contre ces dangers. En agitant les peurs, les politiques vont donc créer et entretenir chez le public un besoin de protection, qu’iels vont combler elleux-mêmes, exactement comme les publicitaires créent un besoin de consommer.

Ce qui est génial avec la peur, c’est qu’elle génère aussi un réflexe d'union derrière l'ordre établi et les dirigeant·e·s au pouvoir : lors des périodes de grande incertitude sur l'avenir, comme les périodes de crises (économiques, politiques, sociales…), on va chercher naturellement à s'accrocher à ce qui a l’air solide, comme les institutions, l'autorité perçue comme légitime, ou les idées ressenties comme durables, comme la nation (dont j’ai déjà parlé), parce que dans l’incertitude, on a besoin de quelque chose de solide pour nous rassurer. Et le problème, c’est que, ici encore, ce réflexe est pas du tout rationnel mais instinctif, et donc ça court-circuite en quelque sorte le circuit du raisonnement logique dans notre cerveau. Quand on a peur, on ne peut pas décider de façon rationnelle et logique, et donc on va être bien plus facilement manipulable, et avoir tendance à suivre les politiques qui arrivent à avoir l’air fort·e·s et solides.

Un exemple qui illustre à fond ce côté irrationnel, c’est les révoltes des quartiers populaires en 2005 en France. Si vous vous rappelez, en 2005, il y a eu des révoltes des quartiers populaires suite à la mort de deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré, qui s’étaient cachés dans un transformateur EDF pour échapper à la police qui les poursuivait, et que les flics avaient laissés mourir. Hé bien après le déclenchement de ces révoltes, la cote de popularité du ministre de l’intérieur du moment, Nicolas Sarkozy, avait bondi de 11 points en très peu de temps (ce qui est énorme), alors que c’était un des principaux responsables, voire le principal responsable de ces révoltes et de leur ampleur, par ses mensonges et son attitude provocatrice et va-t-en-guerre, parce que c’est principalement ça qui avait enflammé et entretenu la colère populaire. Donc là on voit à quel point c’est totalement irrationnel : le responsable du problème voit sa cote de popularité augmenter, alors qu’au contraire il aurait dû être forcé de démissionner… Bien sûr, tout ça n’aurait pas été possible sans la complicité des médias, mais ça illustre quand même bien à quel point la peur génère un réflexe de se raccrocher à l’ordre établi, réflexe qui est tout sauf rationnel, et les politiques sans scrupules savent évidemment en profiter.

Avoir l’air solide c’est assez facile d’ailleurs : il suffit de parler fort et avec assurance, d’utiliser des mots qui choquent pour montrer qu’on a pas peur (la « racaille », le « karcher », etc.) et surtout de prôner la « tolérance zéro » face aux faibles, face à la petite délinquance et aux dealers de shit, face aux chômeurs·euses qui feraient pas assez d’efforts pour aller se faire exploiter, etc. Toute la classe politique fait ça pratiquement : taper du poing sur la table, des grandes déclarations martiales pour avoir l’air solide et intransigeant·e. Peu importe si en pratique votre prétendue « intransigeance » est uniquement tournée contre les pauvres et les faibles, et qu’à côté vous êtes laxiste, voire complice, face aux gens qui détournent des millions, l’important c’est que vous aurez donné l’impression d’être solide et inébranlable, et comme le besoin de se raccrocher à quelque chose de solide est irrationnel, on s’en fout, c’est l’impression qui compte. Même chose quand des élu·e·s prennent une posture martiale pour carrément revendiquer le fait de mener une politique très impopulaire, d’être « inflexibles » malgré une forte opposition de la population : le fameux « je ne faiblirai pas », « je ne dévierai pas de mon cap », etc. iels essayent ici aussi de faire passer pour une force le fait de mener une politique qui est en réalité contre le peuple, et donc illégitime. Et ça peut passer, au moins chez une partie de la population, parce que le public va être limite plus réceptif aux signaux inconscients de force et de solidité (le fait de parler fort, d’avoir une attitude martiale, etc.) qu’au fond du propos, et c’est cette impression de force et de solidité qu’on va retenir inconsciemment.

Enfin la peur c’est aussi très pratique pour faire taire les voix discordantes et faire passer des mesures dégueulasses et liberticides : face au terrorisme par exemple, on a l’impression que notre existence même serait en danger, nos vies en fait. Donc c’est une menace qui justifie de surmonter ses « petites différences » et de s’unir pour la combattre. Après tout, est-ce que ça a vraiment de l’importance vos petites distinctions entre la droite et la gauche, vos petites bisbilles ? Qu’est-ce que vous allez nous parler de conditions de travail et de répartition des richesses alors que l’ennemi est à nos portes, alors que notre existence même est menacée, que nos vies en fait sont en danger ?

C’est là qu’on retrouve la fameuse rhétorique de l’« union sacrée » : tout le monde tait ses petites différences pour faire face à la menace sur nos existences, parce que cette menace est plus importante et plus pressante que les « petites » divergences politiques. Et la plupart de la classe politique joue le jeu. Alors en pratique, ça veut dire surtout « tout le monde tait ses petites différences pour être d’accord avec nous », et si vous acceptez pas de vous joindre à nous quand presque tout le monde a accepté, c’est que vous y mettez vraiment de la mauvaise volonté et c’est suspect. On va faire peur et présenter la menace comme tellement grave qu’elle justifierait des mesures drastiques, pour protéger notre existence, même si c’est des mesures liberticides.

Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, proposer des mesures liberticides, c’est même pas éliminatoire, au contraire, parce que ça donne d’autant plus l’impression que vous êtes fort·e et déterminé·e, au point d’être prêt·e à faire des sacrifices pour lutter contre la « menace ». En vrai, ici encore c’est une arnaque, parce que les sacrifice, c’est pas vous qui les faites, mais la population. C’est la population qui voit ses libertés toujours plus attaquées, mais ça passe parce qu’ici encore le public ne peut pas raisonner de façon rationnelle parce qu’il a peur, et donc c’est l’impression de force, de solidité et de détermination qui compte.