Pour une démocratie directe

Épisode 7 : La démagogie

Mensonges de droite et mensonges de gauche

Ça, c’est pour les mensonges en général.

Mais bien sûr, selon votre positionnement politique, et selon la situation politique à un moment donné, les mensonges vont pas toujours être les mêmes.

Par exemple, tous les partis mentent, les partis officiellement de droite, comme les partis qui se prétendent de « gauche », mais pas de la même façon. Les partis qui se prétendent de « gauche » mentent surtout sur la politique qu’ils ont l’intention de mener quand ils seront au pouvoir, en essayant de faire croire à la population qu’ils mèneront une politique pour les travailleurs·euses et pour les pauvres, et contre les intérêts du patronat et des riches.

Alors que les partis de droite assument plus ou moins dès le départ qu’ils ont l’intention de faire une politique pour les riches et pour le patronat (même s’ils le disent pas exactement comme ça, hein. Ils vont plutôt dire « pour les entreprises » par exemple, plutôt qu’ouvertement « pour le patronat », mais ça revient au même). Donc les partis de droite mentent pas (trop) sur la politique qu’ils ont prévu de mener. Là où ils mentent, c’est sur les effets de cette politique : ils essayent de faire croire que cette politique sera bénéfique à toute la population : si la situation économique des entreprises s’améliore, elles vont embaucher, et le chômage baissera ; si on réduit les cotisations sociales, les salaires augmenteront, etc. vous connaissez la chanson.

C’est peut-être pour ça d’ailleurs que la popularité des partis de « gauche » chute beaucoup plus vite que celle des partis de droite une fois qu’ils arrivent au pouvoir : le mensonge est pas le même, et les trahisons de la gauche sont beaucoup plus évidentes, plus rapidement, puisqu’ils font le contraire de ce qu’ils avaient promis. Donc dès le début de leur mandat, dès qu’ils commencent à agir, ça commence à se voir qu’ils ont menti. Alors que la droite fait grosso-modo ce qu’elle avait annoncé, et son mensonge porte surtout sur les effets de cette politique, et donc il faut attendre de voir les effets de sa politique pour se rendre compte que ces effets sont pas vraiment ceux qu’on nous avait promis.

(Bon il y a aussi probablement le fait que l’électorat de droite est plus fanatisé en moyenne, mais c’est un autre sujet.)

La « gauche » électorale, d’ailleurs, est toujours dans une position d’équilibriste, le cul entre deux chaises : d’un côté elle doit faire croire à l’électorat qu’elle a l’intention de faire des trucs de gauche, et puis d’un autre côté il faut aussi qu’elle rassure la bourgeoisie et le patronat sur le fait qu’elle va pas vraiment faire ces trucs de gauche une fois au pouvoir, vu qu’elle est dépendante des médias du patronat pour se faire élire ! Bon alors la bourgeoisie n’est pas dupe hein, quand Hollande, ou Mélenchon, ou même Tsipras par exemple, se présentent, la bourgeoisie sait déjà par avance que leurs discours de gauche sont creux, qu’ils y croient pas une seule seconde, et que tout ça c’est juste pour se faire élire. Donc c’est pas tant sur leurs intentions que les candidat·e·s de « gauche » doivent rassurer le patronat (le patronat sait qu’iels ont l’intention de faire, eux aussi, une politique de droite) mais sur leur capacité à faire cette politique de droite.

Parce que, comme on l’a vu, quand vous êtes au pouvoir, vous ne pouvez pas non plus faire totalement ce que vous voulez, et il y a un certain nombre de paramètres qui vont vous empêcher et vous freiner, et notamment le rapport de force avec les grévistes et avec les travailleurs dans la rue, et la nécessité aussi de satisfaire (un peu) votre électorat. Du coup au pouvoir, les partis de gauche vont souvent être forcés de faire quand même quelques mesures de gauche et quelques compromis pour donner le change à leur électorat, et éviter de trop le mécontenter, et ça le patronat n’aime pas.

Du coup si une équipe était élue sur des promesses très à gauche, en suscitant beaucoup d’espoir, il peut se passer deux choses :

C’est pour ça qu’Hollande et ses potes ont plus ou moins annoncé la couleur avant même d’être élu·e·s en 2012, et dès le départ ont fait une campagne économiquement très au centre et pas à gauche du tout, à part une ou deux mesures symboliques comme la taxe à 75 %, mais sinon sur tout le reste iels sont resté·e·s très prudent·e·s, voire même iels ont plus ou moins annoncé à l’avance, avant même d’être élu·e·s, à quel point la politique qu’iels allaient faire serait de droite. On a eu des tas de sorties polémiques comme celle de Pascal Terrasse, conseiller de Hollande sur la question des retraites, qui avant même l’élection avait dit très explicitement qu’ils allaient pas du tout faire la retraite à 60 ans, contrairement à ce qui était promis dans le programme du Parti Socialiste. Il y a eu aussi la nomination de l’ultra-droitier Manuel Valls comme directeur de communication pour la campagne, et beaucoup d’autres signaux que j’ai oubliés mais qui annonçaient la couleur bien libérale de sa politique avant même son élection.

Alors pourquoi annoncer ce genre de trucs à l’avance ? Pourquoi annoncer plus ou moins qu’on va faire une politique très à droite, avant d’être élu·e, quand ton public est majoritairement de gauche ? Hé ben tout simplement parce que l’élection était plus ou moins gagnée d’avance, vu à quel point Sarkozy était détesté par tout le monde, et à cause de la nécessité du vote « utile » : l’électorat de gauche n’avait pas vraiment d’autre choix que de voter pour Hollande en espérant que quand même, ça ne pouvait être que moins pire qu’avec Sarkozy. Donc si l’élection est gagnée d’avance, autant rassurer la bourgeoisie, et surtout autant préparer à l’avance la population à la politique qui va être menée, histoire de la faire passer plus facilement une fois au pouvoir. À côté de ça, les promesses symboliques comme la taxe à 75 %, ou les belles envolées sur « mon ennemi c’est la finance », tout ça visait à faire le buzz et à envoyer des petits signaux à l’électorat de gauche quand même, sans pour autant menacer vraiment les intérêts de la bourgeoisie, parce que la bourgeoisie savait évidemment à quel point tout ça était symbolique et peu applicable en pratique.

Et ça c’est un schéma qu’on retrouve souvent dans les campagnes électorales de presque tous les partis de gauche partout, tout le temps : tant que ces partis sont loin du pouvoir, ils tiennent des discours très à gauche pour monter et plaire à leur électorat, mais dès que ces partis arrivent en position d’être finalement élus, ils recentrent toujours leur discours pour commencer à préparer la population à la politique de droite que le parti a vraiment l’intention de mener. Bien sûr, ce recentrage se fait toujours sous prétexte de pragmatisme et sous prétexte de toucher un électorat plus large, ce qui permet de faire avaler ça aux militant·e·s de gauche plus radicales·aux, qui peuvent être déçu·e·s mais vont continuer de soutenir quand même parce que bon c’est pire en face de toute façon… D’ailleurs même Syriza que j’ai cité, et qui a toujours été présenté en France et ailleurs comme un parti très à gauche, avait en fait pas mal recentré son discours à l’approche des élections de 2015 en Grèce pour, ici aussi, commencer à préparer la population à la politique qu’iels allaient vraiment mener. Et même chose aussi pour la France Insoumise de Mélenchon, qui s’est pas mal droitisée entre 2012, où elle n’avait aucune chance d’arriver au pouvoir, et du coup pouvait tenir un discours en apparence plus à gauche, et 2017, où Mélenchon aurait pu être élu (toujours sous ce même prétexte de pragmatisme).

Annoncer à l’avance sa politique de droite, ça présente au moins deux avantages pour une force politique qui se prétend de gauche :

  1. D’abord, ça va (en apparence) légitimer cette politique, et délégitimer l’opposition à cette politique : « on fait ce qu’on avait annoncé, ça a été validé par le “peuple” dans les urnes, c’est donc légitime puisque c’est ce que le peuple veut, et se révolter contre ça ou faire grève contre ça n’est pas légitime ». Du coup ça permettra évidemment de mieux faire accepter ça à la population, et qu’elle se révolte moins.
  2. Et puis deuxième chose, ça permet de décevoir un peu moins son électorat, parce que ça donne l’impression, non pas de quelqu’un·e de malhonnête qui trahit ses engagements une fois élu·e, mais au contraire l’impression de quelqu’un·e qui serait conscient·e que, malheureusement, iel ne pourra pas faire tout ce que son électorat voudrait, et qui serait honnête au point de l’annoncer à l’avance, pour pas susciter de faux espoirs.

(Parce que c’est toujours ça l’excuse hein : même si on voudrait bien, on ne peut pas la faire, cette politique vraiment de gauche que vous voulez, à cause de la situation économique difficile. Évidemment, tout ça est faux : ces gens-là n’ont jamais eu l’intention de faire une politique de gauche, mais préserver les apparences ça permet de décevoir un peu moins (même si ça suffit pas forcément bien sûr).

Donc voilà : à peu près toute force politique qui se prétend de « gauche » va toujours tenir un discours assez à gauche et assez « radical » tant qu’elle reste éloignée du pouvoir, mais commencera à droitiser son discours progressivement quand elle arrivera en position d’être élue, pour préparer la population à la politique qui va vraiment être menée, et pour essayer de perdre le moins possible de soutien de sa base électorale une fois arrivée au pouvoir.

Deux priorités qui s’opposent

Tout ça, ça illustre bien le fait que tou·te·s les candidat·e·s (et pas seulement celleux de gauche, mais de toutes les tendances politiques) ont toujours en réalité deux priorités en contradiction : d’un côté iels doivent se faire élire bien sûr, et donc faire croire à la population qu’iels vont s’attaquer un peu aux injustices de la société, mais de l’autre côté iels doivent au contraire tout faire pour préserver ces injustices, et ne surtout pas menacer ni l’ordre capitaliste, ni l’État et le système électoral. Et donc en fait leurs discours ne visent pas seulement à leur donner les meilleures chances d’arriver ou de se maintenir au pouvoir, mais aussi visent à faire accepter à la population la politique économique pro-patronat qui va être menée, à faire travailler les gens, à faire en sorte qu’iels ne contestent pas le capitalisme, à éviter qu’iels fassent grève ou qu’iels se révoltent contre la société injuste.

Le problème c’est que, justement, la population est globalement consciente que la société est profondément injuste (même si les gens n’analysent pas forcément les raisons dans le détail). Et donc il faut quand même donner l’impression qu’on critique ces injustices et qu’on va s’y attaquer, sans bien sûr le faire vraiment, l’impression qu’on est rebelle et à contre-courant, même si c’est totalement faux. C’est pour ça qu’on a beaucoup de discours oppressifs et qui visent en réalité à entretenir les injustices (islamophobie, racisme, misogynie, etc.) qu’on nous vend emballés dans un emballage pseudo-contestataire, comme si c’était des discours courageux, parce qu’on pourrait vraiment « plus rien dire » aujourd’hui, à cause de la censure des féministes et des minorités. Même celleux qui assument plus ou moins de faire la politique du patronat vont tenter de faire passer ça pour un truc rebelle qui bousculerait l’ordre établi (le fameux « disruptif » des macronistes c’est cette idée-là), parce que l’État et le pouvoir sont toujours anti-entreprises, c’est bien connu, du coup être pour les entreprises ce serait limite anticonformiste.

C’est aussi pour ça qu’on a par exemple autant de politicien·ne·s qui se prétendent « antisystème », sans jamais vraiment définir ce qu’est ce « système » qu’iels prétendent combattre, ni comment il fonctionne (ou encore d’autres ennemis vagues et pas vraiment identifiés : l’oligarchie, la caste, la finance…). Ce genre de rhétorique, c’est pratique, parce que d’un côté ça donne l’impression que vous êtes courageux·se, que vous dénoncez ce qui va pas, que vous voulez lutter contre les injustices de la société, que vous gênez le pouvoir, etc. mais… sans vraiment menacer tout ça en fait, parce que vous n’analysez jamais et n’expliquez jamais les mécanismes qui font que ce système existe et fonctionne.

Si vous écoutez par exemple le FN dénoncer le « système UMPS », le sous-entendu de cette formulation, c’est que les problèmes qu’on a viendraient juste du fait que le PS et l’UMP se sont partagé le pouvoir pendant longtemps. Autrement dit, le problème viendrait des partis qui ont le pouvoir, et des élu·e·s de ces partis, qui abuseraient de ce pouvoir, et pour résoudre le problème, il suffirait de remplacer ces partis malhonnêtes et leurs élu·e·s par le FN, qui lui n’en abusera pas, promis… Ce qui est faux évidemment, tout ça est la conséquence de la façon dont les élections fonctionnent, comme on l’a vu, mais le FN va surtout pas dire ça vu que son but réel est pas de remettre en cause les élections, mais juste d’en profiter comme tout le monde.

Un dernier exemple de mensonge à peu près universel dont je voulais parler ici, parce qu’il illustre bien cette nécessité pour la classe politique à la fois de séduire l’électorat, mais de surtout pas mettre en danger le capitalisme, c’est sur la question du chômage : tous les partis prétendent vouloir lutter contre le chômage, vu que c’est une question qui préoccupe tout le monde évidemment, hé bien tous les partis mentent. En réalité, ils ne veulent absolument pas réduire le chômage, mais au contraire mènent des politiques qui l’entretiennent, en toute connaissance de cause.

Ça vous choque peut-être ce que je viens de dire. C’est difficile à admettre, parce que tout le monde prétend tellement en faire le sujet le plus important, leur cheval de bataille, « je serai jugé à la fin de mon mandat sur les chiffres du chômage », etc. qu’on a du mal à admettre qu’iels pourraient vouloir l’entretenir. Mais pourtant, c’est logique, parce que le chômage en fait, ça arrange les capitalistes de plein de façons.

La menace du chômage ça permet de tirer les salaires et les conditions de travail de l’ensemble la population vers le bas, en mettant en concurrence les travailleurs·euses entre elleux : « Vous acceptez pas le salaire misérable et les conditions de travail horribles que je vous propose ? Ben dégagez, je m’en fous j’ai 150 autres candidat·e·s qui attendent devant ma porte ! » Et puis si vous revendiquez trop, si vous vous syndiquez, si vous essayez de faire grève, etc. vous savez que votre patron peut trouver n’importe quel prétexte pour vous virer, et que vous risquez de vous retrouver dans la merde.

Donc le chômage ça avantage les capitalistes, ça renforce énormément la position de pouvoir dans laquelle les patron·ne·s se trouvent par rapport à leurs employé·e·s, et donc entretenir ce chômage est un objectif en soi.

Et d’ailleurs que font systématiquement tous les gouvernements ? Repousser l’âge de la retraite tant qu’ils peuvent, ou augmenter le temps de travail de celleux qui travaillent déjà, ce qui ne peut qu’augmenter le chômage.

Repousser l’âge de la retraite, ça fait qu’il y a plus de gens sur le marché de l’emploi, alors que la quantité totale de travail disponible n’augmente pas, et donc mécaniquement ça fait des chômeurs·euses en plus. Et pareil pour la possibilité d’augmenter le temps de travail de celleux qui travaillent déjà (par exemple avec la défiscalisation des heures supplémentaires, tous les « assouplissements » des 35h, l’annualisation du temps de travail, etc.) : dans tous les cas le but est de permettre aux entreprises de faire travailler plus longtemps les employé·e·s qu’elles ont déjà, plutôt que d’en embaucher d’autres. Ce qui leur permet d’être plus rentables, hein, c’est le but, puisque embaucher et former de nouvelles personnes ça coûte forcément plus cher que de faire travailler un peu plus des gens qui sont déjà là et déjà formé·e·s. Sauf que, évidemment ça aussi ne peut que nourrir le chômage et certainement pas le réduire.

Et les gouvernement le savent. Mais ils le font quand même, parce que leur objectif réel, c’est de protéger les intérêts des capitalistes.