Pour une démocratie directe

Épisode 7 : La démagogie

Utiliser des boucs-émissaires

Autre technique utilisée depuis des millénaires pour manipuler les foules : trouver des boucs émissaires. Ça permet de détourner la colère et l’attention des vrai·e·s responsables et des vrai·e·s bénéficiaires des injustices de la société, tout en entretenant et en encourageant au passage le racisme, l’islamophobie, et les violences qui touchent une partie de la population, ce qui avantage le pouvoir de plein de façons.

Ici aussi, le principe est de profiter du fait que la colère des gens n’est pas (non plus) un truc rationnel : on reste dans l’émotion. Vous savez que quand les gens sont en colère, iels sont souvent pas en état de chercher des solutions, d’autant que chercher des solutions, c’est long. Ce qu’on cherche quand on est en colère, c’est un défouloir immédiat. Regardez le comportement des gens quand iels sont en colère dans leur vie de tous les jours, vous verrez ça, iels se défoulent sur ce qu’iels ont sous la main, même si ça sert à rien et que ça ne résout pas le problème qui les a mis·es en colère, voire que c’est contre-productif, que ça leur coûte de l’argent parce que sous le coup de la colère iels ont cassé des trucs, etc. Souvent on fait ça parce qu’on a pas de vraies solution, ou que les vraies solutions ne sont pas accessibles : si un logiciel que vous utilisez n’arrête pas de ramer et de planter par exemple, et que vous perdez des heures ou des journées de travail à cause de ça, hé bien ça vous énerve, mais vous ne pouvez pas faire y grand chose. Et c’est cette impuissance qui génère de la colère, et qui fait que les gens se défoulent sur ce qu’iels ont sous la main, donc.

Et la colère sociale fonctionne à peu près de la même façon : même si ses causes sont réelles et fondées, la colère en elle-même est irrationnelle.

Et les démagogues le savent, et c’est parce que cette colère est irrationnelle qu’iels peuvent la détourner de son objet réel, la détourner contre les immigré·e·s, contre les musulman·e·s, contre les plus pauvres que soi, contre les syndicalistes, les chômeurs·euses, les fonctionnaires, etc.

Bien sûr, le niveau de violence n’est pas la même contre tous ces gens-là que j’ai cité·e·s : là où les syndicalistes sont critiqués et impopulaires parmi une partie de la population, les musulman·e·s sont régulièrement agressé·e·s, voire tué·e·s. Donc l’idée n’est pas de mettre au même niveau toutes ces violences, et ici je vais surtout développer sur le racisme, mais il faut comprendre que le mécanisme et les objectifs sont proches dans tous ces cas.

La colère sociale, et la rage qu’on ressent tou·te·s face à la société injuste actuelle, normalement elle devrait se tourner contre les vrai·e·s responsables : la classe politique, les capitalistes, le patronat. Sauf qu’on ne peut pas. Parce que tous ces gens-là, iels sont protégé·e·s derrière quinze rangées de CRS surarmés et ultra-violents, et ensuite par l’armée. Donc on ne peut pas aller les chercher pour leur demander de comptes, ou au moins c’est pas facile. Par contre l’exutoire qu’on nous donne, les immigré·e·s, les musulman·e·s, etc. tout ça c’est des défouloirs super accessibles, parce qu’on croise ces gens-là tous les jours, et souvent à des moments où iels sont isolé·e·s, et donc en situation de vulnérabilité. Ce n’est pas pour rien que les islamophobes s’acharnent tout particulièrement sur les femmes musulmanes par exemple : c’est de la lâcheté bien sûr, et ça sert à pointer un défouloir qui va être perçu comme plus vulnérable que les hommes.

Bref ces boucs-émissaires désignés, ça doit être des gens qu’on croise partout, tout le temps, et qui en plus ont le malheur très souvent d’être reconnaissables comme des éléments « extérieurs » (par exemple du fait de leur couleur de peau). Tout à l’heure je parlais des effets néfastes du patriotisme, et notamment du fait qu’on va se sentir plus facilement solidaire avec les gens qui sont français, hé bien ça marche aussi dans l’autre sens : on va se sentir instinctivement moins solidaire de gens qu’on perçoit comme extérieur·e·s et comme différent·e·s de nous. Du coup les gens qui sont perçus comme différent·e·s et extérieur·e·s, comme étrangèr·e·s, on va plus facilement les accepter comme responsables de nos malheurs et comme boucs-émissaires, que des gens qui « nous ressemblent », même si c’est évidemment complètement absurde, et basé sur rien du tout d’autre que des préjugés et du racisme. Mais ce racisme est malheureusement très répandu dans la société, et c’est pour ça que c’est en priorité contre les sans-papiers, les Roms ou les musulman·e·s que le pouvoir attise la haine : parce qu’iels vont être plus facilement accepté·e·s comme boucs émissaires.

Le résultat de tout ça, c’est la violence raciste quotidienne que subissent les non-blanc·he·s, les nombreuses agressions racistes, islamophobes, etc. qui vont jusqu’aux attentats commis par des suprémacistes blancs et jusqu’aux meurtres commis par la police. Mais même quand il n’y a pas de violence directe, le défouloir continue de fonctionner même à plus petite échelle, même de loin, même si c’est que pour en dire du mal : toutes les conversations entre racistes qui discutent de la délinquance des étrangèr·e·s et du fait qu’iels en ont ras le bol car il y aurait supposément trop d’immigration, ça aussi, ces discussions aussi, elles servent d’exutoire.

Et tout ça présente plein d’avantages pour le pouvoir, et ça sert plusieurs objectifs à la fois :

  1. D’abord, le plus évident, comme je l’ai dit : ça permet de détourner la colère du peuple des vrai·e·s responsables (les capitalistes et le pouvoir politique), en lui donnant un défouloir et un bouc-émissaire accessible. Si l’injustice de la société, c’est au moins un peu la faute des Musulman·e·s, des Roms, des migrant·e·s, etc. ben c’est forcément un peu moins la faute des gens qui sont au pouvoir, mécaniquement. L’extrême-droite est d’ailleurs très forte pour ça : par exemple Manuel Valls, quand il était ministre de l’intérieur, pour justifier le démantèlement d’un campement de Roms qui se trouvait dans une zone déjà pauvre, avait dit qu’il ne faudrait pas « ajouter de la misère à la misère ». Cette formule elle est bien dégueulasse, et ici encore c’est une mise en concurrence des pauvres entre eux : ça sous-entend que ce serait les étrangèr·e·s pauvres qui seraient responsables de la pauvreté des français·es pauvres (alors qu’évidemment c’est pas le cas, il suffit de regarder les statistiques de la répartition du patrimoine en France pour se rendre compte que le fric, il a été pris par les français riches, et pas par les étrangers pauvres)

Autre exemple très parlant, sur la question de la mise en concurrence des travailleurs·euses par exemple : vous savez que le patronat met en concurrence les travailleurs·euses pour faire baisser les salaires et attaquer les conditions de travail. Hé bien l’extrême-droite explique que cette mise en concurrence se ferait surtout par l’immigration. Ce qui déjà est faux, le patronat met en concurrence tout ce qu’il a sous la main, et met déjà en concurrence les français·es entre elleux, mais surtout l’intérêt de ça, c’est que la colère des français·es pauvres contre la mise en concurrence va se tourner contre les immigré·e·s pauvres, donc en fait contre d’autres victimes de cette mise en concurrence, et pas contre celleux qui l’organisent, c’est à dire le patronat. Du coup le résultat concret de ça c’est que ça va en fait protéger les vrais responsables en détournant la colère, et en même temps diviser toujours plus les travailleurs·euses, en les montant les un·e·s contre les autres. Ce qui revient en fait, au final, à entretenir cette concurrence contre laquelle iels prétendent lutter ! Alors que le seul moyen de lutter efficacement contre la mise en concurrence ce serait évidemment, au contraire, la solidarité entre tou·te·s les exploité·e·s, contre tou·te·s les exploiteurs·euses. Ce que le pouvoir veut à tout prix éviter.

  1. Ensuite, pointer des boucs-émissaires, ça permet aussi de détourner l’attention de certains sujets délicats pour le pouvoir et les capitalistes, vers d’autres sujets moins risqués. Ça leur permet en quelque sorte d’orienter le débat public d’une façon qui les arrange plus (ou qui les gêne moins, comme vous préférez). Attention, ça ne veut pas dire par contre que ce serait forcément des sujets moins importants, mais juste des sujets sur lesquels le pouvoir va être moins minoritaire, parce que très clivants. Quand il attise la haine contre les musulman·e·s par exemple, peut-être que le gouvernement sera un peu minoritaire et pas mal critiqué hein, qu’il aura genre 55 % ou 60 % de la population contre lui, mais ça n’a rien à voir avec le niveau de critique et d’hostilité qu’il se prendra si on parle de sujets économiques comme la réforme des retraites, ou de la récente catastrophe industrielle de Lubrizol par exemple, où il sera ultra-minoritaire et aura peut-être 80 % ou 90 % de la population contre lui. Et de plus ces sujets gênent aussi beaucoup plus les capitalistes, pour des raisons évidentes, donc mieux vaut qu’on parle d’autre chose.

  2. Enfin, dernière chose, mais très importante : ça permet d’entretenir le racisme de la société, ce qui est un objectif en soi pour le pouvoir. C’est super important ça, et c’est souvent sous-estimé ou caché sous le tapis d’ailleurs, par beaucoup de gens qui considèrent que le racisme, l’islamophobie, etc. ce ne serait qu’une « diversion », un sujet accessoire, or ce n’est pas le cas. Pour le pouvoir, il faut que la société reste raciste, et que les non-blanc·he·s continuent d’être discriminé·e·s le plus possible et maintenu·e·s dans une situation de précarité extrême. Déjà parce que le capitalisme a besoin d’une main d’œuvre encore plus corvéable que les blanc·he·s pauvres, et prête à accepter les boulots que même les blanc·he·s pauvres refusent. C’est pour ça par exemple que l’État cherche à exclure les musulmanes de beaucoup de boulots, en permettant aux entreprises d’interdire le foulard au travail : ça sert à obliger les musulmanes à accepter des boulots encore plus précaires mais « invisibles », style femmes de ménage, que pratiquement personne veut faire. Pour fonctionner, le capitalisme a besoin de cette main d’œuvre ultra-précaire et discriminée.

Ensuite, le racisme sert aussi au pouvoir à diviser les pauvres entre eux et les hiérarchiser. Les discriminations des musulman·e·s pauvres, des Arabes pauvres, des Noir·e·s pauvres, etc. bénéficient en fait aux blanc·he·s, y compris aux blanc·he·s pauvres. Ça augmente un peu les chances des blanc·he·s pauvres d’avoir un appartement ou un emploi. Ben oui, si les Noir·e·s, les Arabes, les Musulman·e·s, etc. sont discriminé·e·s à l’embauche et au logement, mécaniquement c’est les blanc·he·s, qui en bénéficient indirectement, et qui ont plus de chances d’obtenir ça. Attention, ça ne veut pas dire que la vie des blanc·he·s pauvres deviendrait facile ou enviable d’un coup hein, mais elle est un peu « moins pire » parce qu’on maintient une partie de la population encore plus dans l’exclusion et encore plus dans la précarité qu’eux. Autrement dit, tout ça permet en quelque sorte au pouvoir de diviser et de hiérarchiser les pauvres entre eux, et d’apaiser un peu une partie des pauvres en attaquant encore plus violemment une autre partie.

Donc cet aspect-là est super important à comprendre : le racisme, et ses variantes comme l’islamophobie, sont des objectifs en eux-mêmes pour le pouvoir et la classe dominante, et c’est d’autant plus important et urgent de les combattre pour nous et pour notre camp social.

D’autres boucs émissaires

Sinon, une autre technique qui marche aussi, c’est de faire l’inverse, et de détourner la colère contre des trucs contre lesquels les gens ne peuvent pas vraiment se mobiliser ou faire grand chose, genre l’UE, le gouvernement allemand, la « finance internationale », etc. Double avantage de choisir des trucs « extérieurs » : d’abord parce que c’est plus facile de faire accepter que c’est des méchants, vu qu’ils sont extérieurs, comme je disais avec le patriotisme. Mais aussi parce que vous pouvez pas faire grand chose contre tout ça, on est collectivement impuissant·e·s contre ça. Contre « nos » élu·e·s nationaux, à la limite, on pourrait aller les chercher, mais vous pouvez faire quoi concrètement contre des élu·e·s d’autres pays ? C’est loin, iels sont disséminé·e·s un peu partout, etc. Du coup vous pouvez pas faire grand chose en fait. Le seul truc que vous pouvez faire à la limite c’est de voter pour les politicien·ne·s de votre pays qui dénoncent avec force les politicien·ne·s des autres pays, en espérant qu’une fois élu·e·s, elleux, feront quelque chose (spoiler : évidemment ça n’arrivera pas hein, vu qu’en vrai iels ont à peu près les mêmes intérêts).

Attention hein, ça ne veut pas dire que l’UE serait démocratique hein, elle ne l’est pas. Sauf que c’est pas le cas non plus des gouvernements nationaux, et même s’il y avait pas l’UE pour les y encourager, les gouvernements nationaux feraient quand même la politique du patronat à fond, d’eux-mêmes, comme des grands. Les structures de l’UE modifient peut-être un peu les rapports de forces entre les différents patronats des différents pays, hein, mais ça ne change pas le fait que c’est toujours le patronat qui a le pouvoir politique au final, tant qu’on élit des gens. Donc se focaliser sur l’UE comme principal problème, c’est une grosse erreur d’analyse, et ça détourne de la critique des élections en général.

Même chose pour la focalisation sur « la finance » par exemple : ça détourne la colère du capitalisme dans son ensemble, contre lequel on peut agir (par des grèves), alors que « la finance », on peut pas faire grand chose contre. (Sans parler du fait qu’il y a plein de sous-entendus antisémites à ça, il suffit de voir la focalisation obsessionnelle sur la banque Rothschild, et l’antisémitisme continue, même aujourd’hui, d’être utilisé pour détourner la colère du capitalisme.)