Pour une démocratie directe

Épisode 3 : Les sondages

Bonjour à toutes et à tous, bienvenue dans un nouvel épisode de cette série sur les élections.

Dans l’épisode précédent on avait parlé des médias, et on avait vu à quel point c’était des outils de manipulation de masse, et des moyens de contrôle de la bourgeoisie et du patronat sur la politique. On avait vu que, même si les médias réussissent pas forcément à nous faire adhérer à 100 % aux politiques menées, ils arrivent au moins à nous les faire accepter, et c’est ça qui est important. Dans l’épisode d’aujourd’hui, on va parler des sondages, et on va voir que c’est pas du tout des outils d’information neutres, mais au contraire des outils de manipulation supplémentaire.

Les sondages, ou aussi « enquête d’opinion », vous connaissez forcément le principe, vu qu’il y en a partout tout le temps : l’idée c’est qu’on interroge un échantillon représentatif de la population sur un certain nombre de sujets, pour savoir ce que la population pense et souhaite. Des sondages, on en fait sur tous les sujets : sondages de popularité des personnalités politiques, sondages d’intentions de vote, et aussi beaucoup de sondages d’opinion pour savoir si les gens adhèrent ou non à telle ou telle idée ou proposition politique. Et on en fait aussi énormément, puisqu’il se passe presque pas un jour sans qu’on nous parle d’un nouveau sondage, dont les résultats vont être commentés au 20h, ou décortiqués dans des émissions politiques ou des talk-shows, ou encore dans les colonnes de tel ou tel journal.

S’il y en a autant, c’est parce que c’est du contenu médiatique qui est à la fois facile à produire et qui coûte pas trop cher, qui est aussi facile à commenter (ça fait de la matière première pour les émissions), et surtout qui est apparemment légitime, puisque l’idée des enquêtes d’opinion, c’est avant tout de savoir ce que pense le peuple, et ce que veut le peuple, donc dans une démocratie, ce serait évidemment une bonne chose. Et on nous les présente d’ailleurs souvent comme ça, en expliquant que « tant de pourcent des Français » pensent ça, plutôt que de dire « tant de pourcent des personnes interrogées », ce qui est au moins une approximation mais bref c’est pas le plus important.

L’important, c’est que les sondages ont l’air neutres et impartiaux, puisqu’on fait finalement que demander au peuple son avis. Et les politiciennes et politiciens de tout bord vont d’ailleurs souvent invoquer le résultat de tel ou tel sondage pour soutenir une mesure qu’iels défendent, en expliquant que ce serait ce que veut le peuple. C’est un argument qui semble solide, et auxquel on sait pas toujours quoi répondre, justement parce que ces sondages ont l’air neutres et impartiaux.

Le problème, c’est que ces sondages sont en réalité pas du tout neutres, et en pratique, leur résultat va au contraire être largement orienté dans le sens que souhaitent ceux qui les font.

Les sondages (d’opinion) ne sont pas neutres

On va commencer par les sondages d’opinion. Pour les sondages d’opinion donc, le premier biais commence à la formulation des questions, parce que la formulation des questions est absolument pas neutre, et le choix des réponses proposées non plus, et tout ça va orienter complètement les résultats et les réponses des gens.

Par exemple, en 2012, il y a un sondage Ifop qui avait été fait pour savoir si les gens approuvaient ou non la politique répressive de Manuel Valls, qui était alors ministre de l’intérieur, et notamment les démantèlements de camps de Roms. Il y a une question qui avait été posée et qui était en gros : « Êtes-vous favorable (ou pas) au démantèlement de campements illégaux de Roms acluellement réalisé par les forces de l’ordre ? ». Cette question elle est pas neutre du tout :

Et donc évidemment les réponses obtenues vont être bien plus favorables au démantèlement, que si on avait formulé la question autrement. Si à la place on avait demandé par exemple  : « pensez-vous que les démantèlements de campements Roms peuvent résoudre les difficultés de ces personnes, ou au contraire ne font-ils que déplacer le problème, voire l’aggraver ? », on aurait eu un taux d’approbation complètement différent.

Sur le même sujet, on avait eu aussi des sondages qui demandaient par exemple si les gens pensaient que « les Roms » s’intégraient bien ou pas dans la société française. Mais le simple fait de poser cette question, ça sous-entend qu’il y aurait des difficultés d’intégration de ces populations, et surtout que ces difficultés viendraient de ces personnes elles-mêmes, et non de la société, alors qu’en pratique c’est la société qui les exclue et qui les discrimine de différentes façons (notamment en leur interdisant de trouver un travail, en refusant de scolariser leurs enfants, etc.). Donc le simple fait de poser cette question est déjà stigmatisant et raciste en fait, et du coup ça va évidemment influer sur les réponses.

Dans le même genre, il y a eu beaucoup de sondages bien dégueulasses sur les musulman·e·s. Par exemple, en 2012, le Figaro avait commandité un sondage sur l’image de l’Islam et des musulman·e·s en France, et entre autres questions bien stigmatisantes il y en avait une où on demandait carrément aux personnes interrogées si elles étaient favorables ou non « au port du foulard pour les musulmanes qui le souhaitent ». Sans même regarder les réponses, le simple fait de poser cette question, c’est déjà un problème, puisque ça sous-entend que, en gros, les femmes musulmanes elles devraient pas avoir le droit de s’habiller comme elles veulent, et que tout le monde devrait avoir son mot à dire sur les vêtements qu’elles ont le droit de porter ou pas.

Autre exemple, sur le travail dominical. Les sondeurs ont posé des questions du style « accepteriez-vous de travailler le dimanche pour gagner plus ? » Ces questions aussi sont super orientées, parce qu’elles présentent le sujet sous un angle particulier : si les gens gagnent pas assez, c’est parce qu’ils travailleraient pas assez. Sauf qu’on pourrait aussi aborder le problème différemment, par exemple sous l’angle des salaires trop faibles en général : après tout, si des gens qui travaillent à temps-plein gagnent malgré tout pas assez, c’est peut-être parce qu’iels sont pas assez payé·e·s par rapport au travail qu’iels fournissent. Mais la façon dont la question est posée empêche ça, et va limiter complètement notre perception du problème : c’est soit vous voulez bien travailler le dimanche, soit vous vous contentez de votre salaire actuel, et c’est tout.

D’ailleurs cette question elle sous-entend aussi un autre mensonge, c’est que le travail du dimanche serait forcément payé plus que les autres jours. En fait beaucoup de gens croient que le travail du dimanche est payé double, et va être payé double, et du coup celleux qui posent la question en profitent. Certains sondages l’ont même dit explicitement ou suggéré : du genre « accepteriez-vous de travailler le dimanche si c’est payé double ? » Le problème c’est que c’est pas toujours le cas, et que même si au début on nous fait miroiter un salaire double (ou au minimum un salaire bien majoré), on n’a aucune garantie du tout que ça reste le cas tout le temps. En réalité, la loi dit rien sur le salaire dans ce cas, et si le salaire est souvent double le dimanche, c’est précisément parce que le travail dominical est exceptionnel, et que les patrons qui y ont recours sont obligés de payer plus pour que des salarié·e·s acceptent de venir, mais plus le travail du dimanche se généralisera, et moins ce salaire sera majoré. Dans les domaines d’activité où le travail du dimanche est déjà banal aujourd’hui, comme l’hôtellerie et la restauration, ça fait bien longtemps que le travail du dimanche est pas payé plus que le reste, et pas majoré du tout : SMIC horaire la semaine, SMIC horaire le dimanche aussi. Mais tous ces aspects-là, évidemment le sondage les aborde pas.

Même chose sur la question du volontariat : les sondages sur le sujet ont souvent présenté le travail dominical comme étant uniquement basé sur le volontariat, donc seulement pour les salarié·e·s qui le souhaitent. Sauf qu’en pratique, on sait très bien que les patron·ne·s sont en position de force, et que si vous acceptez pas de travailler le dimanche, ils prendront quelqu’un d’autre à votre place qui sera prêt·e à accepter, vu qu’ils ont des dizaines d’autres candidat·e·s qui se présentent à elleux. Autrement dit, même si la loi dit théoriquement que le travail du dimanche se fait au volontariat, en pratique ce sera pas vrai dans 95 % des cas… et pour reprendre l’exemple de l’hôtellerie et la restauration, le travail dominical y est absolument pas optionnel aujourd’hui, et les salarié·e·s ont juste pas d’autre choix que d’accepter les plannings qui leur sont imposés, ou de dégager pour faute grave. Et donc une question de sondage qui nous présente le travail du dimanche comme un truc choisi est mensongère, et obtiendra forcément plus de réponses positives que si on avait expliqué les enjeux et le contexte de manière un peu plus honnête.

Il y a plein d’autres paramètres qui peuvent orienter les réponses en plus de la formulation des questions, par exemple le choix des sujets, ou le timing du sondage, c’est à dire moment où le sondage est fait par rapport à l’actualité. Si, par exemple, on pose une question sur la justice, ou les libertés publiques, juste après un attentat meurtrier, eh bien on aura peut-être des réponses plus répressives, les gens seront peut-être prêt·e·s à accepter plus facilement des entorses à leurs libertés au nom de la sécurité, parce qu’on demande ça au moment où l’émotion est la plus forte, et où les gens ont le plus peur.

Même l’ordre des questions dans un sondage peut influer sur les réponses, parce que les premières questions posées influent sur le résultat des suivantes ! Par exemple, il y a une étude qui a montré que le taux de soutien au droit à l’avortement variait de sept points selon qu’on avait d’abord posé des questions qui insistaient sur la religion et sur les valeurs traditionnelles de la société, avant de poser la question sur l’avortement, ou au contraire que les questions précédentes parlaient de violences sexuelles et de viols. Ça c’est possible parce que les gens ont pas toujours tou·te·s une opinion bien tranchée et arrêtée sur tous les sujets, et que certaines personnes peuvent au contraire avoir des sentiments mitigés ou même contradictoires sur un sujet, et du coup le contexte du sondage et les questions précédentes peuvent favoriser un sentiment plutôt qu’un autre.

Exemple pratique de ce contexte qui joue à fond : en juin 2018, il y a eu un sondage IFOP pour Atlantico (déjà ça part mal), sur l’immigration et sur l’accueil du navire humanitaire Aquarius (qui, pour rappel, transportait des migrant·e·s naufragé·e·s secouru·e·s en mer). Le résultat négatif de ce sondage avait été repris par plein de médias, qui avaient insisté sur le fait que les deux tiers des Français·es seraient opposé·e·s à l’accueil de l’Aquarius

Première question du sondage, sur l’immigration en général, pour préparer le terrain à la question sur l’Aquarius : « Êtes-vous favorable ou opposé à ce que les migrants qui arrivent par dizaine de milliers sur les côtes grecques et italiennes soient répartis dans les différents pays d’Europe et à ce que la France en accueille une partie ? ». Ici aussi, la question pas du tout neutre, puisqu’elle insiste sur le nombre important de migrant·e·s, avec une formulation en plus très vague (« par dizaines de milliers »), qui laisse entendre qu’il y en aurait tellement qu’on arrive même pas à quantifier leur nombre. Du coup, on peut difficilement faire plus anxiogène comme contexte… alors qu’en fait, si on rapporte ces fameux « dizaines de milliers » à la population de l’Europe, ou même à la population des principaux pays d’accueil, on se rend compte que c’est pas si important que ça, mais bref.

Donc, après avoir débuté le sondage sur cette première question volontairement anxiogène, question suivante, sur l’Aquarius lui-même donc, toujours pas neutre, mais avec une phrase de contexte en plus cette fois : « Vous savez que ces derniers jours, les autorités italiennes et maltaises ont refusé d’accueillir dans leurs ports le navire humanitaire Aquarius, qui transporte plus de 600 migrants recueillis au large de la Libye. Après plusieurs jours de discussions, c’est finalement l’Espagne qui a accepté de recevoir ce bateau et ses passagers. » « Personnellement, pensez-vous que la France aurait dû proposer d’accueillir l’Aquarius et les 600 migrants qu’il transporte ? »

Cette fois, la question insiste sur le fait que des « autorités » (italiennes et maltaise) ont déjà refusé l’accueil : ça légitime donc le refus, puisque des « autorités » (sous-entendu : des gens supposément légitimes, car élu·e·s par le peuple, au courant des enjeux, etc.) ont déjà fait le choix de ce refus. Autre biais énorme, sur la formulation du nombre de personnes transportées par l’Aquarius : c’est « plus de 600 migrant·e·s », ce qui est volontairement vague ici aussi, et d’autant plus qu’on savait le nombre précis, puisqu’il y avait précisément 629 migrant·e·s transporté·e·s à ce moment-là par l’Aquarius, mais bon, ça fait plus peur de dire « plus de 600 » que le nombre exact. Et juste après ça, la phrase suivante enfonce le clou : « Après plusieurs jours de discussions, c’est finalement l’Espagne qui a accepté de recevoir ce bateau et ses passagers. », cette phrase donne juste l’impression d’un horrible fardeau dont personne voudrait, et que l’Espagne a plus ou moins été obligée d’accepter à contrecœur. Du coup, après avoir à ce point préparé le terrain, quand vous posez finalement la question « la France aurait-elle dû proposer d’accueillir l’Aquarius ? » c’est évident que les réponses vont être très négatives, parce que tout a été fait pour qu’elles le soient.

Bref tout ça pour dire que les sondages sont absolument pas « neutres » ou « impartiaux », et que celleux qui commandent ou qui font ces sondages peuvent orienter leurs résultats de plein de façons différentes, comme ça les arrange.